Le protocole de coopération territoriale Bordeaux-Angoulême : un effet boule de neige en route ?
À l’automne 2016, le 5 octobre, les maires de Bordeaux et d’Angoulême signaient un protocole de coopération territoriale, le premier du genre sur le territoire. Pour Alain Juppé et Xavier Bonnefont, l’objectif était avant tout de partager l’attractivité liée à l’arrivée de la LGV en évitant les phénomènes de concurrence territoriale.
Au lendemain des élections municipales de 2014, Alain Juppé a souhaité constituer en réseau les villes de taille moyenne se situant aux alentours de Bordeaux, partant du postulat qu’il a rappelé en ces termes au micro de Public Sénat le 19 mars dernier : « Une métropole qui serait installée dans un désert ne serait pas une métropole en bonne santé. C'est pourquoi Bordeaux s'est engagée dans des partenariats ambitieux avec Angoulême, par exemple ».
Cette intuition s’est vue renforcée par deux fois, avec la création de la grande région Nouvelle-Aquitaine au 1er janvier 2016 d’abord, puis avec l'ouverture de la LGV Sud-Atlantique, au 2 juillet 2017, qui a replacé Angoulême sur l'axe Bordeaux-Paris. « La Nouvelle-Aquitaine a joué en faveur de la prise de conscience. Bordeaux a été historiquement tournée vers l'Atlantique et le Royaume-Uni mais très peu vers son arrière-pays, son hinterland », rappelle Jean-Marc Offner, le directeur de l'A'Urba. « Il y a peu de maillage territorial équilibré en Aquitaine et Nouvelle-Aquitaine. Cela se traduit par des contrats de coopération bilatéraux pour éviter que Bordeaux n'apparaisse comme le grand ordonnateur des territoires, ce qui serait une concurrence directe avec la Région».
Une coopération qui paraît donc, aujourd’hui plus encore qu’avant, à la fois logique et nécessaire pour les deux collectivités. Revenons sur les détails de cette mise en relation.
Les priorités identifiées pour la coopération
Le contrat de coopération entre Bordeaux et Angoulème court sur la période 2016-2020 pour le moment. Il se repose sur les conclusions de l’étude de prospective à l'horizon 2025 réalisée par l'A'Urba, l'agence d'urbanisme de la métropole bordelaise.
D’abord, les deux villes sont imbriquées dans une proximité culturelle qui en fait un liant naturel, et favorable à leur développement mutuel.
« Vu de la Chine, Bordeaux et Angoulême sont au même endroit ! Avec une offre touristique commune, notamment autour du vin, tout le monde pourrait être gagnant. Il y a aussi des complémentarités évidentes sur le numérique et l'animation. Des complémentarités qui demandent à être organisées pour éviter la concentration et la concurrence » note Jean-Marc Offner, le directeur général de l'A'Urba.
Le diagnostic territorial réalisé par l’agence montre bien la forte imbrication des deux bassins : « Angoulême est complètement intégrée dans le système métropolitain élargi de Bordeaux. Elle contribue pleinement au développement métropolitain bordelais. (...) Bordeaux étant souvent le point d'attraction le plus fort pour Angoulême ; Angoulême est souvent le premier territoire hors Aquitaine en lien avec Bordeaux. Ici s'affirment des logiques spatiales avant tout, qui s'affranchissent des limites administratives. »
Ensuite, et à partir de ces constats, les deux collectivités se sont fixées quatre grands axes prioritaires pour leur coopération économique : la culture, l'écosystème viti-vinicole, l'e-santé et les quartiers d'affaires autour des gares.
Le tourisme se pose également comme un chantier majeur à poursuivre dans la coopération entre les eux villes. À terme, celle-ci pourrait aboutir à la création d’un "pass culture" commun pour les grands évènements culturels, tels que Bordeaux Fête le fleuve et le Festival international de la bande dessinée d'Angoulême : « Nous devons profiter des 6 millions de touristes qui viennent chaque année à Bordeaux », milite Xavier Bonnefont.
Enfin, la LGV vient jouer en faveur du lien et de la complémentarité des deux territoires. Angoulême affirme grâce à cela son attractivité résidentielle vis-à-vis de Bordeaux (accessible en 35 minutes) comme vis-à-vis de Paris (qu’elle rallie en 1h45). « La qualité de notre bâti historique et nos maisons avec jardin en cœur de ville sont des atouts qui peuvent parler à des cadres refroidis par les contraintes des métropoles », ce qui en fait, pour Xavier Bonnefont, une cité résidentielle de premier choix, mais pas seulement.
Un premier pas côté gare
Ce dernier axe a déjà commencé de montrer les fruits d’une coopération, puisqu’au 14 février dernier c’est à l’occasion d’une consultation conjointe que les deux maires ont décidé qu’un seul et même promoteur se chargerait de la réalisation des projets de construction de logements dans les quartiers gare des deux villes.
Pour Mylène Villanove, conseillère métropolitaine de Bordeaux en charge des coopérations territoriales, « C'est un signal fort avec un seul promoteur pour deux projets de manière à attirer des investisseurs sur Angoulême ». Une coopération économique qui promet donc de lier durablement les deux territoires autour de ce que David Azoulay, Président-Directeur général d’Immo9 Nantes, désigne comme « le nouveau maillage d’intérêts qui lie les promoteurs, les pouvoirs publics et les particuliers ». Il s’était prononcé sur ce sujet lors d’un passage en Charente au printemps dernier, où il avait rencontré des acteurs impliqués dans le projet. « La coopération territoriale est l’un des axes majeurs du renouveau du secteur. En tant que professionnels de l’immobilier comme en tant que citoyens impliqués dans la vie de nos métropoles, nous avons tout intérêt à tendre l’oreille. »
Les autres filleules de Bordeaux s’engouffrent dans la brèche ouverte par Angoulême
Bilan plutôt positif donc, près de 18 mois plus tard, d’autant que cette relation spéciale nouée par Angoulême avec Bordeaux a incité ses petites sœurs à lui emboiter le pas. Ainsi Libourne a signé un contrat de coopération dès l'automne 2017, alors que Marmande Val-de-Garonne et Saintes viennent de signer à leur tour ce jeudi 11 octobre. Mont-de-Marsan et d'autres villes moyennes seraient également intéressées. De quoi tisser avec efficience le vaste réseau urbain que la métropole appelle de ses vœux.
Un jeu d’acteurs compliqué ?
Avec ces rapprochements multilatéraux récemment mis en place, chaque ville veut tirer sa part de l’attractivité démographique et économique bordelaise. Pour Philippe Buisson, le maire de Libourne, « La métropole est véritablement la mine du XXIe siècle : c'est l'endroit où l'on va travailler, c'est le pôle de centralité (…) Il faut mettre fin à une fébrilité qui voudrait que les territoires ruraux ou périurbains aient peur de la métropole. C'est au contraire une opportunité ».
Ce qu’il se passe, c’est en fait que ces accords de coopération marquent une rupture avec la logique de compétences et de périmètre qui est de mise dans les discussions interterritoriales. Rupture nécessaire, puisque la coopération de fait entre ces collectivités n’a pas attendu la signature des accords.
Il s’agit donc, pour les pouvoirs locaux, de rattraper une réalité déjà en marche : « La prise de conscience de l'existence de ces flux est une première étape. Ensuite, les élus locaux peuvent faciliter et accompagner les flux existants, en particulier en termes de transports publics alternatifs à l'automobile et de formation professionnelle entre bassins d'emplois », analyse Olivier Bouba-Olga, économiste à l'Université de Poitiers. On peut considérer cette dynamique en marche sur le territoire aquitain comme sur de nombreux autres de l’hexagone comme les débuts d’un recentrement des pouvoirs sur les métropoles et les grandes aires urbaines. On pourrait même y voir un premier pas vers la fusion des plus grandes métropoles françaises avec leur département, un des grands projets du gouvernement Macron qui devrait occuper prochainement la nouvelle ministre de la Cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault.